Interview des Rita Mitsouko

Publié le par Isabelle


1987, les peintures de la Cigale n’avaient pas encore fini de sécher que le duo Rita Mitsouko en arpentait déjà la scène. Le 23 avril 2007, Catherine Ringer et Fred Chichin y étaient à nouveau, à l’occasion de la sortie de leur nouvel album, ‘Variéty’. Ils commencent une longue tournée cet été...


Le temps est à l’Europe, paraît-il. Alors pourquoi se contenter d’une dimension locale lorsque l’international est à portée de main ? Telles sont les prétentions bien légitimes des Rita Mitsouko version 2007, parents d’un album “jumeau” enregistré entre Paris et Londres, dont le signe distinctif n’est perceptible que dans l’accent : ‘Variéty’ / ‘Variety’, français / anglais. Une façon pour le couple rock le plus déjanté de l’Hexagone d’affirmer avec force et conviction ses velléités de conquêtes musicales.


‘Variéty’ a vraiment été construit dans l’urgence, d’où énormément de spontanéité…

Fred Chichin : Au départ, nous étions partis pour faire un maxi et finalement, l’inspiration étant là, nous nous sommes très vite retrouvés avec tout un tas de matière première susceptible de prendre la forme d’un album.

Catherine Ringer : Les morceaux ont pris forme couche après couche. Pendant que Fred enregistrait les batteries et les synthés avec son coproducteur Azzedine, je suis partie m’isoler à Londres pour écrire les textes avec le parolier Barry Reynolds. A mon retour, il avait déjà commencé à travailler les structures avec Mark Plati (producteur de David Bowie, Louise Attaque, ndlr). A Paris, nous avons refait des enregistrements live de batteries et de basses. Quelques cerises en plus sur le gâteau avant de renvoyer le tout à Mark Plati, à Londres, pour le mixage. Tout cela en trois mois !


Comment avez-vous rencontré Mark Plati ?

FC : Nous l’avions contacté bien en amont. Nous avions passé un mois sur Internet à se communiquer chansons, sensations et conseils divers. Quand il est arrivé, tous les morceaux avaient déjà toutes leurs couleurs. Mais Mark Plati s’est chargé du ciselage, une notion difficile à définir. Disons qu’il s’agissait d’envelopper l’ensemble d’un joli papier cadeau, tout en respectant notre identité musicale. C’est ça la production.

CR : Il a fait en sorte que l’album puisse être accueilli dans n’importe quel pays. Il a beaucoup travaillé sur l’accessibilité du disque, tant au niveau des textes que de la musique, afin de conserver les atmosphères, les idées.


Sur scène, vous êtes accompagnés par un tout nouveau groupe…

FC : Contrairement aux albums précédents, nous avons choisi des personnes avec qui nous partagions le même background musical. Pop, rock, blues. Ils connaissaient déjà bien nos couleurs musicales. L’ensemble est extrêmement cohérent. Derrière, c’est tout le travail d’interprétation qui s’en est trouvé facilité. Nous avons répété pendant huit jours, pas plus.


Une scène, celle du club de la Boule noire à Paris, sur laquelle vous êtes montés aussi vite que vous avez construit votre album…

FC : Oui, toujours dans cette logique du “tout spontané”, le fait de partager immédiatement nos nouvelles chansons avec le public est une manière de faire évoluer notre musique en permanence. De la fabriquer en temps réel. Seul l’esprit “club” permet ce genre d’expérience. D’ailleurs, nous souhaiterions, un jour, pouvoir nous installer deux ou trois jours par semaine à la Boule noire avec pour principe de faire venir des artistes différents chaque soir. Un harmoniciste, un saxophoniste, un chanteur…

CR : Une fois que les musiciens seront libérés de leurs obligations professionnelles respectives, ce projet de “résidence” à la Boule noire sera tout à fait envisageable. C’est un mode de fonctionnement qui nous permettrait de mener de front le travail de studio les jours de libres, et la scène.


Au départ, ‘Variéty’ devait être un album en anglais. Pourquoi avoir finalement choisi de le traduire en français, à l’exception de trois titres ?

F.C. : Tout simplement parce que nous sommes français. Mais nous nous considérons aussi comme un groupe européen. Le deal avec la maison de disques était donc le suivant : la version française n’était envisageable de notre côté que si, du leur, ils acceptaient de distribuer la version anglaise à travers toute l’Europe. Nous voulons partager notre musique au-delà de la France. En Angleterre, en Allemagne, en Suède, au Danemark… Il faut être lucide. On ne peut pas toucher un public européen si nous chantons exclusivement en français. L’anglais nous permet de faire voyager nos idées, notre poésie. En outre, c’est aussi une question de survie. Nos disques ne sont pas vendus très chers car nous nous autoproduisons. Ajoutez à cela l’évolution permanente des technologies : nous devons sans cesse réinvestir dans notre studio, nos instruments, pour garder un son de bonne qualité. Alors, cette ouverture à l’Europe s’impose.

CR : Au final, nous sortons les deux versions, française et anglaise. Au public de choisir, de découvrir, de mélanger. C’est plutôt un drôle de concept.


De par son esprit, sa teinte musical, sa construction, ‘Variéty’, même en VF est un album très anglo-saxon…

CR : Quelque part, la musique anglo-saxonne fait aussi partie de la culture musicale française. Les Beatles anglais sont aussi un peu nos Beatles à nous.

FC : Nous les connaissons parfois mieux que certains Anglais que l’on a pu rencontrer. Dans un sens, nous les dépossédons d’une partie de leur culture. Et ils n’aiment pas tout le temps ça. C’est normal. Déjà que le monde entier leur a déjà piqué leur langue ! (rires) Plus sérieusement, nos racines sont profondément ancrées dans la musique anglo-saxonne. Le folk, l’électrique. Les Beatles, les Pink Floyd. La musique que tu ressens le mieux est souvent celle que tu as entendue petit. Pas étonnant alors que ‘Variéty’ en soit imprégné.


Avec Variéty’, comme pour ‘La Femme trombone’, vous continuez de raconter des histoires à travers des chansons courtes, plus accessibles…

CR Fred m’a bien coaché à ce niveau, afin que mes textes ne sombrent pas dans un monde trop abstrait. Je me suis efforcée d’être assez directe, tout en restant poétique.

FC : Avec le format long, le problème c’est qu’on a tendance à vouloir mettre trop de choses à la fois. Les idées, les univers s’entremêlent. Et au final, le morceau perd son identité. Pink Floyd, je ne pense pas que ce soit notre style. Ce n’est pas parce qu’on aime un genre qu’on a le talent pour le reproduire. On fait ce qu’on peut, pas ce qu’on veut.


‘Rendez-vous avec moi-même’, ‘Ma vieille ville’. Il est question de retour. Sur soi, son parcours. En bref, à l’essentiel. C’est aussi ça ‘Variéty’ ?

CR : Dans les textes, je me laisse aller, encore une fois, sans trop réfléchir. Mais je dois reconnaître que pour cet album, je me suis peut-être impliquée davantage qu’auparavant. J’ai pris des éléments personnels que j’ai mêlés à d’autres plus extérieurs.

FC : Plus de sens en moins de mots. Plutôt que de s’éparpiller dans la quantité, il s’agissait de choisir des idées fortes et de les développer davantage.


La force que vous affirmiez avoir perdue pendant les années 1990, vous semblez l’avoir retrouvée…

FC : Oui, c’est vrai que nous nous étions peut-être un peu égarés dans tout un tas de “mélanges” musicaux. Nos idées, mal exploitées, se retrouvaient diluées dans trop d’influences différentes. Tout le monde était adepte de la nouveauté. “C’est nouveau, donc c’est bon.” Il n’y avait plus de jugement sur la qualité réelle de la création. Un jour, nous avons choisi de passer un coup d’essuie-glaces sur tout ça et nous sommes repartis de zéro pour finalement revenir à quelque chose de beaucoup plus épuré, plus organique.

CR : Cette démarche a été à la fois volontaire et spontanée. Nous savions intimement que nous devions emprunter ce chemin. Au départ, ce sont des intuitions. Des intuitions nourries de toutes nos expériences passées.


Considérez-vous votre carrière comme un éternel recommencement ?

FC : Oui, je pense que c’est l’essence même de l’artiste. Sans cesse se remettre en question afin de stimuler la créativité. La technique, nous l’avons. La question est de savoir, après plus de vingt ans de carrière, comment se renouveler et éviter la routine qui menace en permanence.


Aujourd’hui, de nombreux interprètes, souvent très formatés, inondent les ondes et les images…

F.C. : Je ne les trouve pas très imaginatifs. Avec une tendance à se tourner vers le passé. Qui plus est, un passé enjolivé, fantasmé. Le phénomène qui consiste à voir resurgir des groupes comme les Rolling Stones ou Pink Floyd est symptomatique de cette incapacité à produire du frais.Polnareff vient de faire son retour, mais quel gâchis. C’est un musicien fantastique. En France, il n’y en a pas un aujourd’hui qui lui arrive à la cheville.


A quoi ressemble le métier d’artiste aujourd’hui ?

CR : La scène doit constituer l’essentiel du travail d’un musicien. Rester attentif à la qualité. Ne pas prendre les gens pour des cons. Nous pouvons toujours compter sur notre rapport avec le public. Il est toujours là.

FC : C’est lui qui choisit de vous envoyer une claque dans la gueule ou d’applaudir des deux mains. A toi de te remettre en question, de ne pas céder à la facilité. Par ailleurs, un artiste aujourd’hui doit aussi savoir gérer son affaire et arrêter de croire que tout arrive naturellement ou que la maison de disques va tout prendre en charge. Subventions, salles de concerts, matos… Il n’y a pas de secret. Il faut mettre les mains dans le cambouis.


Vos projets ?

CR : Au printemps, une tournée des clubs dans les grandes villes d’Europe. En Angleterre notamment. L’été, nous enchaînerons avec les festivals : Vieilles Charrues, Eurockéennes, Rock en Seine, Festival de jazz de Montreux… Et si l’album marche bien, nous finirons par une tournée dans les Zéniths de France.

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